Un texte d'Antoine Dorval. Beau, vrai, puissant...
- 11 avr.
- 4 min de lecture
L'association publie un texte d'Antoine Dorval. Beau, vrai, puissant, bouleversant... Un chemin de vie après un terrible accident de la route, brutal et mortel. Des mémoires restaurées, des paroles libérées, des ombres mises en lumière grâce à l'écriture d'Antoine...
Un grand merci Antoine pour ce texte qui saura œuvrer et résonner dans les cœurs et les esprits par sa parfaite sincérité. C'est rare...

35. IMPACT.
Acte I : Le Mur du Silence
Trente-cinq balais. Mais dans ma cage, y’a un môme de trois ans qui hurle sans son.
Trois ans.
C'est l’âge où tu découvres le monde bordel...
L'âge où l'on collectionne des cailloux. On dessine des soleils qui n'ont pas de forme.
On croit que les voitures ont des yeux et que le monde se finit là où les bras de sa mère s'arrêtent.
Mais ce jour-là. Mes cailloux sont devenus des débris.
C'est l'âge où j'ai commencé à dessiner du vide et où les yeux de la voiture se sont éteints pour toujours.
C'était mon âge quand la route a dévoré mon ciel, mon univers, les personnes derrière qui j'avais le pouvoir de me rendre invisible quand il y avait des inconnus.
Hélène. Ma mère. Alexandre. Mon frère.
Effacés. Gommés. Nettoyés du paysage par la foudre. Et moi? J'ai fait quoi?
J'ai fait le mort pour pas crever.
Trente ans d’apnée. Trente ans à murer la porte de la cave. Le cœur sous scellés.
Pas de noms, pas de photos, pas de souvenirs au dîner. Si on n'en parle pas, c'est que ça n'existe pas, non?
J'ai bâti un empire sur un cimetière en disant:
« Tout va bien, je marche léger. », entouré de l'amour de mon père, solide mais silencieux et des vieux, de leur amour-rempart.
Mais derrière le rempart, y’avait le néant.
Je marchais sur une faille en faisant semblant de danser. Trente ans à jouer les fantômes pour ne pas réveiller les miens.
ACTE II : LA TRENTAINE (L’APOCALYPSE)
Trente ans. La butée. Le mur. Le volcan s'est réveillé et il a tout dégueulé. Une éruption de lave noire, acide, toxique. Toute la rage que j'avais tassée, compactée, étouffée sous le tapis.
Trois ans de chute libre dans le brouillard, trois ans de passage à vide, trois ans à bouffer la poussière, à ramper dans mon propre sang.
Et la colère... Oh, la colère! M'avoir laissé seul avec ce puzzle dont il manque les pièces maîtresses. Une lame de rasoir dans la gorge.
Je vous ai haïs putain. Je vous ai maudits d'être partis sans laisser d'adresse.
L'abandon, c'est pas un départ, c'est une amputation, une agression.
C'est un viol de l'âme putain!
J'en voulais à la route, j'en voulais à vos ombres, j'en voulais au ciel.
Pourquoi je dois me démerder tout seul avec vos fantômes?
Comment on devient un homme quand on a perdu son bras droit? Alexandre.
Comment on apprend la paix sans le refuge du ventre? Maman.
J'ai dû apprendre à naître une deuxième fois dans les gravats, dans la douleur et les cris, en hurlant ma propre haine.
ACTE III : L’HÉRITAGE À VIF
Aujourd'hui, je regarde mes cicatrices.
L'amour maternel, l'amour fraternel... C'est le ciment des autres, mais pour moi, c'était du vent.
J'ai dû tout apprendre en autodidacte du cœur. Les codes, les gestes, la tendresse...
Apprendre à aimer sans avoir peur que l'autre s'évapore au prochain virage.
Apprendre les sentiments comme on apprend une langue morte.
J'ai dû m'inventer une mère dans mes silences.
J'ai dû m'inventer un frère pour me défendre dans mes bagarres.
Je cherche encore la fréquence, je bégaye parfois, je tâtonne dans le noir. Mais j'ai pigé un truc: l'absence, c'est pas un trou, c'est une présence inversée.
Vous êtes mon ossature invisible, ma structure de fer.
Maman, tu n'es pas là pour me border, mais tu es là chaque fois que je me redresse.
Alexandre, tu n'es pas là pour me défendre, mais tu es là quand je fonce dans le tas.
On m'a volé mes fondations, alors j'ai appris à voler. Je suis sculpté par le manque, taillé par le vide. Et c'est ce vide là qui me rend invincible...
ACTE IV : LES VEILLEURS DU SANG
Trente-cinq ans. Le compte est bon.
Je ne regarde plus le ciel comme une fosse commune.
Je le regarde comme une tour de contrôle. Ce n'est plus une croyance, c'est une certitude organique. Vous êtes là, pas dans un livre, pas dans une tombe. Ici. Quelque part où le temps ne compte plus.
Dans le froid du matin, dans le silence des victoires.
Vous m'écoutez, vous m'attendez, mais surtout... vous me regardez vivre… Vivre pour trois.
Et bordel, je vais vous en donner du spectacle, un truc qu'on n'oublie pas je vous le promets.
Un putain de feu de Bengale, j'vous le jure ça va être grandiose...
Ce texte, c'est mon sang sur le bitume à côté du votre.
C'est mon pacte de sang avec vous.
Je ne suis plus l'orphelin qui se cache dans l'ombre.
Je suis l'homme qui vous porte à bout de bras vers la lumière, le gardien de votre mémoire.
Hélène. Alexandre. Trente-cinq ans. On est trois à respirer dans mes poumons.
Et la route... Putain, la route. Elle est enfin à moi.
Antoine Dorval
Un texte destiné à être mis en musique.
Antoine m'a fait découvrir le groupe "Fauve" et le genre musical "Spoken words", à découvrir comme moi ou à réécouter:
Blizzard : https://youtu.be/HMpmedi_pH4
Infirmière : https://youtu.be/CIbfdfBeVLY?si=9X10EKPIOxrER7I5
Nathalie Géraux
Pour Les Choses de la vie





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